mercredi 28 janvier 2015

Le piano Impérial* ! - 1


Il était une fois un Bösendorfer, en Cévennes. Youssef m'en confiera l'histoire, à charge pour moi de l'écrire afin qu'elle vous soit retransmise au mieux.  Merci, Youssef. 

Ah, j'oubliais. Bösendorfer, après bien des essais de prononciation, lancez ce nom dans une discussion entre musiciens. 

-Pardon ? Bösendorfer, tu connais, tu connais pas ? ah, bon ! tu en as joué ? où ? et que penses-tu du clavier ? dur, non ?

L'histoire de ce piano de légende, une fois peaufinée ne pouvait se mettre en ligne qu'à l'anniversaire de Pattie pour ne paraître qu'aujourd'hui, ce 28 janvier. Youssef, présent pour les fêtes de fin d’année, l'écrit achevé à temps, l'ami vous le signera volontiers des deux mains, les yeux bien ouverts. J'ai toute sa confiance.
Voyez jusqu’où peut se nicher l’amitié car, pour une fois dans ma vie je me fais nègre, et avec plaisir. Oui, tout est possible !

- Si je comprends, Pattie a rejoint son Benoît, l'ami de ton père Hamid que tous surnommaient Youssef pour le bien différencier de son cousin Hamid... C'est d'un compliqué !
- Ma, no, Gilino, mio caro sporco, ma ! (Youssef croit que je n'entends pas l'italien ! Il traduit par "mon cher ami". A croire qu'il n'y a plus d'amis, que des salaud !).
- Résumons, Hamid, ton père se fait Youssef pour ne pas être confondu avec son cousin Hamid. Et, c’est pourquoi, il te prénommera Youssef. Mais, c’est d’un simple, je te jure !

- On y est ? On s'arrête ? Donc, mon père Youssef était accordeur de piano, dans les années 1960-70 et musicien de bal à l’orgue Hammond.
- Aveugle, aussi. Quelle misère !
- On peut arrêter de dire des conneries, non ? Pas obligé d’être aveugle pour accorder un piano, ou ressembler à son père qui ne l'est pas. Mais, qu'est-ce que tu me fais dire ! Donc, un jour, papa… tiens, tu crois que je raconte une histoire à dormir debout, parce que "l'arabe", pour toi, ne pourrait se bien tenir qu'à l'arrière des bennes, et à ordure, de préférence* ? (*Ndlr : l'ordure se doit d'être plurielle).
- Mais, non, Youssef. Continue.

- Papa était berbère tout en étant accordeur. Je l'ai déjà signalé ? Ah, bien, bien ! Un jour, il est appelé par son pote Henri (saxo du groupe) pour prendre soin du piano d'un entrepreneur de la région. Pardon, si tu le connais ? Mais, non, je ne te dirai rien.
Papa s’y rend avec l'ami Henri pour y découvrir... Imagine !
- ...!
- Pourquoi pas un éléphant dans un magasin de porcelaine ! M'enfin Gilles, depuis qu'on cause musique et piano, là ! Il paraît qu'il fallait voir papa et Henri nez-à-nez avec le plus fantastique des pianos à queue, "l'Impérial" trônant, maître incontesté là où nul ne l'attendait, et ici, en nos Cévennes, dans un salon bourgeois.
- Ecoute, Youssef, depuis le début tu t'amuses à perdre tes lecteurs… qui, je te le rappelle sont surtout les miens, avec un piano à queue trônant impérial, c’est d’un lourd.

- Mais, non ! L’Impérial est ce piano Bösendorfer, le 290. Une perle autrichienne de 97 touches, et d’un poids ! Une Rolls qui te permet de jouer tout Bach, Bartók, Debussy mais surtout Busoni. Busoni ? Mais, non, je ne sais pas qui c'est !
Dès que mon père a osé caresser le clavier pour jeter un premier accord timide, il s'est arrêté, ahuri, a levé les yeux vers la vieille dame et, jamais au grand jamais, il n'entendit une telle sonorité.
- Oui, c'est ma jeunesse, s'excusa-elle, jouez pour moi quelque chose.

Comme il le raconta plus tard, yeux mi-clos, il s'était transporté en frac, salle Pleyel, revisitant au Bösendorfer une valse musette qui se faisait musique impériale virevoltante. Force et douceur, tout y était. Ce piano vous propulsait, dès la première dote de l'accord dans une cathédrale de beauté, avec de ces harmoniques montant à l'infini, portées par des basses en tonnerre puissant et grondant d'un orage cévenol qui emplissait tout l’espace comme à vouloir bousculer l’infini noir, sombre avec, soudain, un éclair aveuglant. Pour finir, le Bösendorfer se faisait gouttes de pluie d'été en timides arpèges mourantes.

Après, venait un lourd et long silence oppressant. 
-Madame. Votre piano est accordé. Il n’avait nul besoin de moi.
Mon père causait un français châtié, il faut dire. La dame, surprise le remercia n'osant lui glisser la petite enveloppe prévue et l’invita, avec son copain Henri, à prendre le thé.
Papa aurait préféré moins de scrupule de la dame au sujet de l'enveloppe et, à la place d'une tasse de thé, un alcool fort, pourquoi pas une prune de Paillerols, aurait fait l'affaire, mais enfin, il but, remercia et s'en alla.

Le dimanche suivant, Hamid, si tu préfères papa Youssef fut invité à jouer quelques airs à la mode pour le mari qui se tint debout, à gauche de l’instrument tandis que sa femme les couvait, lui et le piano, d'un regard émerveillé. Elle semblait toute rajeunie.
- Je vous en prie ! disait-elle.
Tout intimidé, papa joua ce qu’il savait et, chose curieuse pour des gens qui n’allaient jamais au bal, le monsieur, à ses côtés chanta d’une belle voix de baryton tous les airs qu’il connaissait par cœur.

- Je n'ai jamais su jouer de l'instrument. Ma femme, non plus. Et dire que, jeunes, nous faisions salon pour chanter avec les amis. Malheureusement, la vie...
- Mais, où aviez-vous bien pu dénicher ce piano ?
- En Allemagne, en Allemagne où j'étais officier des F.F.A*. Je l'ai rapatrié avec un camion Saurer. Vous comprenez,  l'occasion de ma vie ; et il faisait si faim là-bas, en 45. Si je m'en veux aujourd’hui ? Bah ! A la guerre, comme à la guerre ! (*Forces Françaises en Allemagne).

Suite et fin au N° deux de « Le piano Impérial ! - 2 »

- Attends Gilou, que je veuille bien dédicacer ce texte en cadeau d’anniversaire à Zabou.
- Mais, tu fais ce que tu veux, Youssef, et comme tu le sens. C’est ton écrit.

Pour l'ami Youssef, G.P-K - Sumène

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