lundi 13 juillet 2015

La Closque - 1


Gédéon, dit la Boulange portait le nom d’une vielle famille cévenole aisée dont nous tairons le nom. Qu’importe de le connaitre puisque issu du Reynal, comme nous tous, il s’était vu affublé d’un sobriquet, la Boulange qui se transmettait de père en fils et qui, à l’origine, pouvait caricaturer parfois à l’extrême un trait physique ou de caractère d’un villageois, ou un métier.

En se transmettant, ce surnom  perdait souvent sa signification première, les fils ressemblant rarement à leur père, encore fallait-il le signaler. Quoiqu’il en soit, et même dans le cas où le sobriquet aurait été outrancièrement « déplacé », on le maintenait car il faisait preuve que le village était une grande famille et rappelait avec tendresse le souvenir des disparus, devenus ainsi « pères fondateurs » du village.

Oui, qu’importait le nom patronymique puisque dans le petit hameau, tous avaient un surnom, leur véritable nom d'une sorte de baptême villageois reçu en héritage et qu’il fallait léguer à sa mort après l’avoir, si possible, bonifié, restant entendu que signification mise à part, le sobriquet désignait parfaitement son porteur. Et on s’en contentait.

Dans le hameau, nous avions les Ramas : le père, le grand-père et 4 fils, sans compter les femmes. Ce surnom signifiait les fagots de gourmands avec leurs feuilles pour nourrir les bêtes ou pour les litières d'hiver. Ici, des éleveurs de chèvres. Pourtant 2 fils Ramas sur 4 étaient bonnetiers, le troisième maçon, et le quatrième tenait l'emploi de l'idiot du village. Seules les femmes Ramas avaient charge des bêtes.

Il était aussi Bousco le Jeune, son père faisant des piquets de vigne taillés dans les repousses de châtaigniers. Or, le fils devenu tâcheron ne travaillait plus dans les taillades familiales.

On connaissait aussi la famille du Coutâo, le grand-père, coutelier à Laguiole, installé par chez-nous à son retour de la guerre de 1870 fonda une famille heureusement peu nombreuse, ce qui facilitait l’appellation du dernier descendant du Coutâo.

Ah, La Parpaille (de parpaillot, protestant) devint en son jeune âge La Mèche, affectueux surnom donné par ses copains de l’école laïque pour des écoulements de nez et des reniflements disgracieux.

Pour en terminer avec les appellations, il est encore bon de préciser que si le nom appartient toujours à l’Etat civil, le prénom à la famille, tous les villageois ne se reconnaissaient que par leur sobriquet, ce qui renforçait la cohésion du village tout en apportant une certaine note de secret, les Cévennes demeurant toujours terre de résistance à toute oppression et se méfiait à juste raison de la puissance publique, même si tous rêvaient d’une bonne retraite d’agent de la SNCF, des PTT, de la RATP ou de fonctionnaire dans l’Administration, aussi bien à l’Instruction Publique, à l’Armée, à la Police ou à la Mairie...

On briguait donc les postes d’agent de la fonction publique tout en fuyant tous fonctionnaires, qu’ils soient des impôts, gardes champêtres et autres  gendarmes, ces derniers déjà bien acclimatés aux Cévennes avec leur trombinoscope d’antan : Elie C… du Raynal devenait pour eux Pistou dans leurs procédures.

Nôtre contre-héros, tout le monde le connaissait, dans le hameau, et tous évitaient de citer son nouveau sobriquet. On ne l’appelait que La Boulange. Les absents ayant toujours tort, Gédéon la Boulange devenait La Closque, ce qui suffisait à faire le tour du personnage et l’estime dans laquelle le village le tenaient. 

Mais pourquoi la Closque ? A cause de son entêtement de bel abruti ?

Au hameau on affirmait que ce sur-surnom de La Closque, on le lui décerna au Chef lieu de Canton, et au mérite à l’époque où il officiait comme contrôleur des Finances pour son acharnement à poursuivre tous ceux qui tentaient de frauder le fisc, et surtout les bouilleurs de cru qui ne déclaraient pas toute la production de marc.

Né au Raynal, la Boulange, de par ses pères chargés de l’entretien du four commun, Gédéon devint un fonctionnaire bien noté de sa hiérarchie mais, pour avoir emmerdé toute la population alentour, le canton le surnomma La Closque bien avant qu’il ne prisse sa retraite dans sa petite maison familiale au Raynal.

Savez-vous que la Closque, sobriquet difficile à porter désigne toujours une tête de mule, un réboussier, un abruti, un individu pas con-con-con, mais con quand même, pour tout dire. 

Dur à endosser, peu glorieux, ce surnom de la Closque, Gédéon La Boulange le méritait.

Ce sobriquet de La Closque n’aurait jamais dû se transmettre à sa fille unique. Elle aussi, l’acquit au mérite.

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