dimanche 9 juin 2013

C'est beau Paris ! -12


Conrad cherche du boulot.

Conrad, allongé sur le plumard, sortit une cigarette de son paquet de troupes sans filtres et l’alluma. Il était midi trente, un toc toc sur la porte réveilla le fumeur de brunes qui s’étais assoupi.

-Si vous voulez déjeuner, le restaurant est ouvert fit une voix féminine qui venait du couloir.
-Oui, j’arrive maugréa le presque quinquagénaire sur saturé de fumée de gauloise en nuages, croyant y voir venir la pluie. Il prit sa canne, sortit de la chambre, traîna les pieds et descendit les marches de l’escalier une à une pour ne pas tomber.

La salle de restaurant était bondée, et Gaston,  lui aussi, était plein de crème de cassis. Des affamés s’exclamaient de joyeuse humeur. Des couverts, posés sur une nappe vichy l’attendaient. Il s’attabla. A peine assis, une femme de grande taille et de petite vertu s’installa instamment à côté de lui.
Le menu était composé d’un repas décomposé comme suit: carottes râpées ou demi œuf mayonnaise, quenelles du chef ou rognons blancs à la provençale, fromage ou dessert et un quart de vin rouge.
La péripatéticienne, sa voisine de chaise le regardait choisir son repas, frottant ses longues jambes contre celles du jeune majeur qui, propageant l’idée d’adultère dans la salle, fit réagir le sélectionneur gourmand.

Après quelques frou-frou désordonnés de la belle, frustré il déclara de but en blanc à la pute en noir…
-Madame, je voudrais bien, mais je n’ai pas d’argent.
-C’est pas grave mon chou, prétexta la prostituée postulante et posturale, Tu payeras plus tard.

Après ces mots, Conrad excité par les plaisirs fantasmatiques qui l’attendaient, oubliant canne et repas, se précipita, tel un fantassin fanatique du combat, emmenant avec lui sa vendeuse de charmes des quatre saisons dans sa chambre délabrée pour y passer tout l’après midi et une bonne partie de la nuit à froisser les draps déjà froissés, s’aimant avec la dame comme deux aimants animés par l’animation.

Le lendemain matin, les yeux à demi fermés, tels des meurtrières d’Half track, prenant son petit déjeuner, Conrad demanda à Gaston, qui lui amenait des tartines beurrées (Touches pas au beurre, criait une voix venue d’ailleurs), s’il ne connaissait pas un patron qui voudrait embaucher un boiteux. Le vieux débrouillard lui affirma qu’il avait un copain qui travaillait dans une vieille fabrique de chaussures qui se tenait, tout droit, et tout près, dans le quartier.

Le jeune fatigué, après avoir bu un bon café fila, trainant la patte à l’adresse que le vieillard dégingandé lui avait conseillé.

Arrivé devant le soixante seize de la rue Rebéval (six cent trente cinq mètres de long et dix de large), il vit une grande cour pavée au fond de laquelle il y avait une grande cage de verre où se trouvait un bureau en chêne ciré terni, de style embarrassant. Un être étrange, ressemblant à un bonhomme de neige le vit et s’approcha de lui.

- Bonjour, Monsieur bégaya le jeune chômeur, gêné par la petite taille de cette grosse boule, je m’appelle Conrad Laugier et je viens de la part de Gaston pour savoir si vous n’avez pas un emploi pour moi… je suis un ancien légionnaire blessé à la jambe droite touchée en Indochine par un obus.
-Moi aussi, lui dit le gros ballon de plage en montrant à Conrad sa cicatrice à la jambe gauche, déconnant du ciboulot et refoulant du goulot, je m’appelle Jean Jacques. Viens, je vais te présenter au patron.

Ils traversèrent l’usine où des femmes et des hommes s’activaient à mettre des chaussures en cuir de qualité dans des boites de carton étiquetées. Derrière ce remue ménage, on voyait une cage de verre, plus grande et plus lumineuse que celle de la cour dans laquelle se trouvait le Directeur assis derrière un bureau en acajou cuivré verni de style président.

La grosse baballe sautillante, accompagnée de son protégé chancelant, entra dans l’enceinte directoriale. Jean Jacques présenta son nouveau camarade à l’homme aux lunettes d’écailles. Les jambes de Conrad flageolaient comme les cordes d’une guitare d'arpèges vibrante.

Après cinq minutes de dialogue, un hochement affirmatif de la tête du miro entouré de toiles de Miro (1893 à 1983), fit comprendre à Conrad qu’il était embauché. Les deux boiteux sortirent de la papa mobile et retournèrent dans la verrière immobile de Saint Jean Jacques pour fêter à la bière l’évènement.

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